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Femme guineenne et africaine

Interview :Fatou Baldé chef d’entreprise et membre de la société civile

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Chef d’entreprise et membre de la société civile Diplômée en Sciences économiques à l’Université de Paris I, en France, Madame Fatou Baldé est chef d’entreprise. Elle évolue dans le domaine de Transit. Très dynamique et chevronnée, elle dirige son entreprise depuis plus de 12 ans. Son sens de la vérité, de la sincérité et ses ambitions pour le développement de notre pays l’a amenée à militer dans la Société civile pour amener les dirigeants de ce pays à promouvoir un vrai développement pour le bonheur de tous les Guinéens. Elle est devenue en l’espace de quelques années, une référence pour nombre de ses compatriotes désireux d’apporter leur contribution au progrès de leur pays. Notre reporter lui a tendu le micro pour s’enquérir  son point de vue sur la situation sociopolitique et économique du pays et la place que la guinéenne occupe dans le processus de développement de la Guinée.

Nenehawa.com : Quels sont les domaines dans lesquels vous évoluez ?

Fatou Baldé : J’évolue dans plusieurs domaines mais très particulièrement dans le Transit. Nous sommes une entreprise de commissionnaire agréée en douane et à ce titre nous procédons à toutes les formalités à l’importation et à l’exportation des biens de consommation courante, des équipements et presque tout ce qui est importé en République de Guinée de façon régulière.

Quelles difficultés rencontrez-vous dans l’exercice de vos activités de transit ?

Vous savez, il y a des difficultés dans toute entreprise mais particulièrement en Guinée il y a beaucoup de choses qui entrent en ligne de compte et que vous n’arrivez pas à maîtriser. Et dans chaque métier, il y a toujours un volet formel. Donc, vous qui êtes en règles vis-à-vis de l’Etat, vous vous acquittez de vos droits. De l’autre côté, il y a toujours le volet informel qui vous fait une concurrence déloyale et qui échappe à tout contrôle fiscal, juridique et tout ce qui s’en suit. En général, comme on aime le gain facile, ce sont des personnes qui nous créent beaucoup de difficultés en termes de concurrence déloyale. Ensuite, vous avez l’environnement économique qui ne s’est pas du tout amélioré en Guinée et ce malgré l’avènement de la 3ème République. Ce qui fait que le niveau des importations, à la limite on peut dire qu’il a même baissé. Sinon dans l’ensemble, on peut s’accrocher et on essaie de survivre dans ce monde difficile.

Le 19 avril dernier, les femmes de l’opposition ont organisé un setting pacifique devant le siège de la CENI (Commission électorale nationale indépendante) pour exiger le départ de Louncény Camara. Que pensez-vous de leur attitude ?

Je pense que c’est une attitude responsable. Elles n’ont fait qu’appliquer ou user de leur droit de citoyennes à savoir si elles ne sont pas entendues, qu’elles organisent des manifestations pacifiques. Ce qui est tout à fait autorisé par la loi. Et je pense qu’elles ont raison. Aujourd’hui la CENI est un problème entier pour tous les Guinéens et c’est normal en tant que mères, épouses et mêmes acteurs politiques et de développement qu’elles se mettent à l’avant-garde pour exprimer leur ras-le-bol par rapport à une situation. Maintenant ce qui est déplorable, ce n’est pas de leur côté. Mais c’est que de l’autre côté, c’est un pouvoir répressif qui n’a rien d’autre à proposer à ces citoyens que la violence, l’arrogance et le mépris ; envoyer les forces de l’ordre pour disperser les femmes dans une violence disproportionnée. Personne ne tire les leçons sur les erreurs du passé, c’est ce que je trouve vraiment déplorable, très honteux et malheureux pour notre pays. Sinon ces femmes ont tout à fait le droit de réclamer ce qu’elles pensent qui n’est pas bien pour leur pays. Elles ont été de bonnes citoyennes à user de leur droit civique.

Souvent on parle d’équité genre. Que pensez-vous de la représentativité des femmes dans les différentes institutions dirigeantes de notre pays ?

A l’heure actuelle, vous comprendrez que cette représentativité est très faible. Lorsque vous regardez au niveau du Gouvernement ou des institutions et même dans les instances de prise de décision, les femmes sont peu représentées. Ça, c’est une réalité. Et quand vous prenez dans l’environnement politique, moi je suis écœurée de voir que la Constitution qui est le texte fondamental coiffant tous les autres textes, dit que : ‘’En Guinée l’homme et la femme sont au même pied d’égalité. Nul ne peut être discriminé par le fait de son sexe, sa religion ou de sa race’’ et de l’autre côté vous avez une loi électorale qui consacre 30 pour cent des femmes sur la liste électorale, alors que si on se fie réellement à la Constitution, ça devrait être de part égale. Donc, il y a tellement de confusion voire même de disfonctionnement dans le système politique et administratif en termes d’interprétation des lois que c’est très difficile pour les femmes de se frayer une place. Et pour peux mieux le dire : le Professeur Alpha Condé n’a pas été généreux avec les femmes en termes de confiance au niveau des postes de décision. Ça, c’est une réalité et c’est malheureux parce que s’il a obtenu 51 pour cent de suffrages, il faut compter le vote des femmes. Nous sommes 52 pour cent donc dans ses voix les femmes ont votés pour lui plus que les hommes. Après les avoir mobilisé, puis leur promettre monts et merveilles et qu’on ait abouti qu’à une césarienne gratuite qui n’est même pas encore complètement appliquée, en lieu et place d’une récompense digne, d’un acteur de développement, c’est vraiment sans commentaires.

Cet écart est-il dû au manque de compétence au niveau des femmes ou qu’est-ce qui explique cela ?

Ecoutez, ne me parlez pas de manque de compétence. Car, on a vu des membres du gouvernement en Guinée qui n’ont même pas le BEPC pendant qu’il y a des femmes qui ont le doctorat d’Etat. Pourquoi nommer un homme qui n’a même pas un niveau de BEPC et laisser une femme qui a le niveau universitaire ? Je ne suis pas du tout d’accord quand on pense qu’on ne peut pas promouvoir les femmes parce qu’elles ne sont pas compétentes. Depuis le temps que vous entendez parler en Guinée d’audit, de détournement de deniers publics, vous avez vu citer combien de femmes ? Pourtant, elles ont eu à occuper des postes de décision et de responsabilité et des postes de gestion. Mais c’est toujours les hommes qu’on interpelle parce que l’audace qu’ils ont à se mettre à l’écart des lois et règlements, les femmes n’osent pas le faire parce que : premièrement, elles veulent protéger leurs progénitures, elles ont peur, elles épargnent la honte à leurs familles et elles veulent sauver leurs foyers. Donc, elles sont beaucoup plus attentives. Mais aujourd’hui en Guinée, on ne nomme pas quelqu’un pour ses compétences mais c’est par sa capacité à faire le courtisan au niveau du détenteur des actes de nomination qui fait que vous êtes nommé. Donc, ne parlez pas de compétence. Si vous prenez aujourd’hui les personnes que vous voyez promues à des postes, je vous avoue que les 45 à 50 pour cent n’ont rien à voir avec la compétence ou le mérite. C’est du copinage. C’est ça ! Aujourd’hui vous avez un gouvernement qui est même dit par la mouvance ‘’gouvernement de récompense’’. Vous pensez qu’on est à ce stade ? Parce que je suis allée faire meeting avec le futur président que cela va me valoir un poste ministériel alors que je n’ai ni les compétences ni la capacité à gérer un poste ministériel. C’est pourquoi on ne démarre pas.

Quelle lecture faites-vous alors de la situation sociopolitique actuelle de notre pays ?

Vous savez, ça me rappelle la situation qui m’a amenée à militer dans la société civile il y a quelques années : le dialogue bloqué, le gouvernement au mépris de tout ce qui régit une République, les institutions inféodées par un pouvoir exécutif incompétent avec un Président malade à l’époque. Donc, la population en a eu ras-le-bol et on est arrivé à la situation que nous avons connu en 2007.

Aujourd’hui, personne n’écoute l’autre. On pose des actes de nature à éloigner davantage les positions. La situation politique, si vous me la demandez, je vous répondrais sans équivoque que c’est une situation pourrie, qui est entrain de pourrir davantage et dont il faut se méfier des conséquences. Il faudrait que dans ce pays, on apprenne à s’écouter, à se parler et en dehors de toute passion et de toute considération, qu’on arrive ensemble à discerner ce qui est bien et ce qui n’est pas bien pour nous. Vous savez, on ne peut plus gouverner un pays par la ruse ou par la politique politicienne. C’est le pragmatisme qui gouverne. Le comportement belliqueux, l’arrogance et l’orgueil au pouvoir ça conduit au désastre d’un pays. Vous avez une transition inachevée. On a commencé à construire la maison par le toit. Un toit qui n’a pas de piliers peut s’effondrer à tout moment. On aurait dû partir de la base au sommet, mais malheureusement tout le monde était pressé. Et entre temps on eu une transition dans une autre, il fallait impérativement faire partir Sékouba avant que lui aussi ne s’habitue au fauteuil, c’est ce qui nous a amené à cette situation aujourd’hui. Je pense qu’il est tant qu’on se remette en question pour qu’on puisse finir définitivement avec ce processus électoral qui est en suspens depuis près de 5 ans puisque même le président Dadis est arrivé dans un processus électoral qui devrait amener le pays à des élections législatives.  Ceci dit, la situation politique actuelle de notre pays est une plaie qui est entrain de gangrener petit à petit et il faut vraiment prier Dieu qu’il nous épargne des conséquences graves qui peuvent en découler.

Quelles solutions préconisez-vous ?

La seule solution, il faut qu’on arrête de jouer à la politique politicienne. Il faut qu’on arrête de prendre les gens pour des moutons. Ecoutez, le président vient nous dire dès après son élection qu’il ne peut pas organiser des élections et les perdre. La situation commence à se compliquer et, le même président revient nous dire qu’il ne peut pas admettre qu’à son temps qu’il y ait des élections pas transparentes. Alors avouez, laquelle de ses déclarations faut-il croire ? Ces différentes déclarations on crée la confusion dans la tête de ses adversaires politiques. Or, il oublie tout le monde n’est pas amnésique. Les gens écoutent. Ils n’écoutent pas pour le plaisir, mais ils écoutent pour comprendre et tirer une leçon de ce qu’il dit.

Aujourd’hui, le président doit savoir qu’il a hérité d’un peuple qui a les yeux trop ouverts et qu’on ne peut plus malmener comme par le passé. L’avantage que les autres présidents ont eu, lui il ne l’a pas. Je veux dire que le président Sékou Touré qui est d’ailleurs le premier président démocratiquement élu, car  je n’ai vu personne contester du fait que le président Sékou Touré soit mis à la tête de l’Etat guinéen. Tout le monde était d’accord qu’à l’indépendance que c’est lui qui allait être le président de la République et il l’a été. Donc, son premier mandat pouvait être qualifié de premier président démocratiquement élu, maintenant ce qu’il en a fait de la suite c’est ce qui fait oublier ces faits. Nous savons ici que nous sommes sortis d’élections qui n’ont pas forcément entrainé l’unanimité. Puis les violences qui en ont suivi et qui n’ont jamais été élucidées. Je veux dire que le premier président avait l’avantage d’être président à un moment où il n’y avait pas beaucoup d’Etat indépendants. Il a pu mener ce pays avec une main de fer parce que tout simplement la colonisation venait juste de s’effacer, on avait encore en la tête que le chef a tous les pouvoirs et on l’admettait ainsi. Ensuite, de ce pouvoir répressif et sanguinaire nous avons basculé dans un libéralisme sauvage où tout le monde a applaudi le Général Lansana Conté parce qu’il venait ouvrir le pays et permettre à tout le monde de disposer de ses libertés fondamentales et de jouir de ses biens comme il veut. Et vous avez vu 10 ans après, les contestations ont commencé et depuis l’instauration du multipartisme Conté il n’a plus eu de sérénité dans sa gouvernance jusqu’à sa mort. Et d’ailleurs, il fallait être un homme solide comme lui pour résister à ce qu’il a subi dans ce pays vers la fin de sa vie. Je veux dire que ces avantages ne sont pas aujourd’hui pour ce président. Lui, il vient après une longue lutte et de succession de violences et, sans oublier la soif du Guinéen de démocratie, de changement et de liberté, accompagné de grandes mutations dans toutes les régions du monde.

J’invite le président qu’il se remette en cause et qu’il nettoie son entourage. Regardez aujourd’hui les hommes qui l’entourent, étaient les mêmes hommes qui étaient au gouvernement au moment où plus de 300 guinéens mourraient dans la rue tuées par l’armée dehors, au moment où 30 préfectures sur 33 du pays se sont soulevées pour dire : ‘’nous ne voulons plus de ce gouvernement’’. Ces hommes sont restés au pouvoir sans démissionner. Il a fallu que la pression populaire, monte pour que le président accepte de dissoudre ce gouvernement et de nommer un gouvernement de consensus. Ces mêmes hommes ont retourné leurs vestes, ils sont là à côté du président Alpha Condé. Mais qu’est-ce qu’ils peuvent produire si ce n’est de la négativité et de la nuisance ? Il n’y a pas qu’eux, et jusque là, ils ont montré leurs limites, ils ne sont pas les seuls guinéens. Les hommes qui ont combattu le Pr Alpha Condé, qui ont triché les élections toujours pour faire gagner le Général Lansana Conté en lieu et place de l’opposition, ce sont ceux-là qui deviennent aujourd’hui ses chouchous et ses copains et mieux ses conseillers. Vraiment c’est à voir quel a été le sens de son combat : pour instaurer la démocratie ou pour simplement être le président de la République ? Il y a une nuance. Si c’est pour la démocratie, il y a des individus qui sont devenus pire que des couleuvres qu’il ne devait pas garder à ses côtés ; des hommes plus dangereux que des vipères, plus changeant que le caméléon, des hommes plus nocifs que le poison. Qu’est-ce qu’ils peuvent apporter à la Guinée si ce n’est la misère qui se perpétue. C’est très dommage, mais encore faut-il qu’il comprenne que mieux vaut tard que jamais. Il faut qu’il se débarrasse des hommes pourris qui gangrènent la présidence aujourd’hui et qui ont fini par mettre ce pays là où il est.

Face à la conjoncture économique actuelle les ménages sont profondément affectés, quels constat faites-vous ?

On n’a pas besoin de faire un constat. C’est que la misère est là et la pauvreté se sont accrues. On ne sait même pas comment qualifier cette situation. Puisqu’on vous a dit d’attacher vos ceintures,  attachez les. Maintenant que les élections sont reportées, vous croyez qu’il y aura point d’achèvement sans élections législatives ? Ça m’étonnerait très fort. Et puisque nous sommes des gens résignés, on va vivre d’amour et d’eau fraiche. L’amour pour le président et l’eau fraiche à côté pour nous rafraîchir. La situation est vraiment déplorable. Et le constat, il est là. Allez au marché, demandez un produit aujourd’hui et revenez demain, vous aurez 5 à 10 pour cent d’augmentation. Donc, la situation est catastrophique. Les prix montent, les salaires sont gelés, il n’y a pas d’augmentation de salaire et les devises fluctuent. Il faut rappeler que nous vivons exclusivement d’importation. Tous les jours, on nous miroite des projets et notre bien-être se conjugue au futur. Le présent, personne ne s’en occupe. Or, la pauvreté dans la crise mondiale actuelle ne fera que s’accentuer parce que même ceux qui nous apportent l’aide publique au développement ont maintenant des problèmes et des crises. Aujourd’hui, l’Union européenne mettra plus d’argent pour aider la Grèce à sortir de sa situation que de venir déverser ça en Afrique au Sud du Sahara où la gouvernance laisse à désirer, où le népotisme et les détournements des derniers publics font la vedette au sommet de l’Etat. Mais, puisqu’on nous a dit d’attacher les ceintures, attachons-les et on verra si au moment de les détacher, à la limite, il y a encore de la chair sur les os. Peut-être qu’avec le point d’achèvement on sortira de la pauvreté. Mais, cela m’étonnerait très fort.

Vos impressions sur le site nenehawa.com ?

J’ai accordé des interviews sur nenehawa.com et je le lis aussi souvent. J’apprécie beaucoup parce que ça parle des problèmes des femmes, des sujets intéressants et j’encourage beaucoup Nenette Baldé de continuer à se battre. Je vois qu’elle va de perfection en perfection pour continuer à améliorer ce qu’elle fait. Elle est jeune et elle a le temps. Elle a le talent et elle est persévérante. Je suis sûre que, d’ici quelques années, le site se fera une place de choix dans le paysage de la presse en ligne. Je profite de cette occasion pour saluer tous les lecteurs et lectrices de nenehawa.com.

Un mot pour conclure cet entretien ?

Je demande à tous mes concitoyens de se remettre en question et de se dire que chaque citoyen est un acteur de développement et de changement. En s’asseyant dans les salons pour discuter entre amis pour dégager le constat calamiteux de la gestion de ce pays, certes qu’on a dit quelque chose, mais ça n’ira nulle part. Il faut oser dénoncer. Il faut oser apprécier ce qui est appréciable et dénoncer ce qui n’est pas bien fait. Ça permet d’aller à la perfection. La Guinée ne mérite pas la situation qu’elle vit. Elle a beaucoup plus besoin de ses filles et de ses fils dans une dynamique qui puisse nous amener tous vers le bonheur.

Je prie Dieu tous les jours de nous inspirer pour la construction d’une Guinée UNIE, JUSTE, EQUITABLE ET PROSPERE.

Interview réalisée par Marc Sarah pour nenehawa.com

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