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Grossophobie et sexualité : oui je suis une personne grosse! Et puis quoi ?

Les espaces publics ne sont pas les seuls lieux où frappe la grossophobie. La stigmatisation des corps gros pèse aussi sur la sexualité des femmes et leur appréhension de l’intimité.

Grossophobie et sexualité : oui je suis une personne grosse! Et puis quoi ?

A l’école, dans la rue, dans les médias, sur les réseaux sociaux, la grossophobie frappe partout. Cette discrimination envers les personnes grosses pénètre même les environnements les plus intimes. Dans son web-documentaire, La grosse vie de Marie, diffusé sur France.tv slash, Marie de Brauer aborde le tabou qui entoure la sexualité des personnes grosses. En tant que femme grosse, elle navigue dans un océan rempli de remarques grossophobes, d’hommes persuadés de lui faire une faveur et de fétichistes qui l’objectifient. Bien sûr, ces situations ne définissent pas sa vie amoureuse et sexuelle, mais elles existent et c’est un problème.

Quand la grossophobie s’invite au lit et dans les relations amoureuses

« Faut-il être mince pour coucher ? » s’interrogeait la journaliste et chroniqueuse sexo Maïa Mazaurette dans un article publié sur le site Le Monde en 2017. Les personnes grosses se construisent avec l’idée qu’elles ne sont pas désirables. « Dans notre tête, on se dit que l’on est un choix par défaut. Si quelqu’un veut bien de nous, c’est mieux que rien. On se dévalorise, on estime qu’on ne mérite pas mieux » confie Marie. Sur les applications de rencontre, la jeune femme a intégré l’idée qu’elle devait absolument montrer son corps en entier. « Au moment de créer mon profil, je me suis dit qu’il fallait que je montre des photos de moi en entier, comme ça je peux filtrer des gens qui ont l’esprit étroit et qui seront d’office pas attirés par une femme qui n’est pas dans la norme. Dès le départ, c’est bizarre de se poser ce genre de questions. Mais je sais aussi que c’est le jeu des applis de rencontre, autant ne pas vendre autre chose que ce que je suis. » Mais même ces « précautions » ne suffisent pas à faire fuire les grossophobes cachés derrière leur écran. « J’ai déjà reçu des « pas pour moi », « trop grosse » de personnes avec qui j’avais matché, c’est très bizarre de le verbaliser et de prendre le temps d’envoyer ça » s’étonne Marie.

Cette dévalorisation se voit renforcée par une absence de références et représentations auxquelles s’identifier. Les gros ne sont pas montrés comme désirables, ni sexualisés. « Dans tous les films, la personne grosse va toujours être la bonne copine, le bon pote, celle qui doit faire rire. On ne parle jamais du fait qu’elle pourrait avoir un.e conjoint.e. Ce message là a des conséquences réelles » déplore la réalisatrice. « Ma vie sentimentale et sexuelle n’a pas commencé tôt comparé beaucoup à mes amis car j’étais toujours vue comme la bonne copine et pas comme une potentielle protagoniste de relation amoureuse/sexuelle » raconte Anna*, 20 ans.

La fille obèse on couche avec, mais on ne la présente pas à ses amis

La grossophobie s’invite aussi dans le couple. « La fille obèse on couche avec, mais on la présente pas à ses amis » lance Marie de Brauer dans son documentaire. « Toute la société est grossophobe. Donc les gens qui sont amoureux de quelqu’un qui est gros ne vont pas vouloir l’afficher au grand jour. Socialement, ça ne va pas représenter ce qu’est la femme parfaite, ça ne donne pas une bonne image d’être avec une femme grosse » constate la journaliste. Ainsi, Anna confie avoir du mal à trouver des partenaires qui assument leur relation : « L’un des problèmes que j’ai rencontré quasiment à chacune de mes relations c’est que les hommes n’assument pas d’être attirés par les femmes grosses, à plusieurs reprises j’ai eu des relations avec des hommes qui m’ont « cachée » dans un coin parce que « tu comprends je peux pas vraiment me montrer avec toi » ou « on peut pas se mettre ensemble même si je veux être avec toi c’est pas possible on est trop différents ». Dans ma vie quotidienne je ne vis pas mal ma grosseur mais quand dans le regard de la personne que j’aime/désire je vois le rejet de ma personne c’est très très difficile de s’accepter » Pour autant, les corps féminins gros suscitent bon nombre de clichés sexuels. Quand ils ne sont pas rejetés, ils sont souvent fétichisés.

Les femmes grosses font souvent l’objet d’un fétichisme qu’elles n’apprécient pas. « J’aime bien les rondes », « Toi qui as l’air d’aimer la bouffe, tu dois bien sucer »… Autant de messages que reçoit chaque jour Marie sur les applications de rencontre et qui témoignent de la fétichisation des corps gros. Et elle est loin d’être un cas isolé : « Les tentatives de séduction (surtout sur les réseaux sociaux) qui débutent par des phrases problématiques sont très fréquentes. « Une grosse au teint matte, je n’ai jamais essayé », « Je veux jouir entre tes bourrelets » sont des phrases qui m’ont été envoyées. » raconte Anna. Elle ajoute : « Etant grosse et noire, je subis souvent les deux types de fétichisation en même temps mais aussi de manière distincte ».

On attribue aux personnes grosses bon nombre de clichés sexuels : elles seraient gourmandes, sexy, auraient plus d’appétit sexuel, n’auraient rien d’autre à se mettre sous la dent… « Quand je me fais aborder sur les applis de rencontre, on va me parler de mon corps avant d’avoir une discussion normale » se désole Marie. Même son de cloche pour Anna : « On m’a déjà demandé combien je pesais… et la personne n’a pas trouvé cela anormal de me poser cette question alors que l’on ne se connaissait pas et que le contexte ne s’y prêtait absolument pas. »

C’est pour lutter contre cette fétichisation et cette violence sociale que Shérazade a créé le compte Instagram femmesgrossesvs_datingapps. Elle y recense des témoignages de femmes victimes de propos grossophobes ou fétichisants sur les applications de rencontre ou lors d’échanges amoureux. « J’ai rencontré mon amoureux sur un site de rencontres et certains hommes avec qui j’ai discuté ne se gênaient pas pour proposer directement des plans cul ou parler sexe en insistant sur le fait que comme j’étais grosse je devais assurer au pieu et que je devais avoir des rondeurs bien placées. Pour eux je n’étais qu’un gros cul et des gros seins et forcément une bête de sexe ou une mocheté car grosse. » raconte-t-elle. « C’est en lisant et suivant des comptes instagram comme Femmes Noires VS Datingapps que j’ai eu l’idée de créer mon compte principal Stopgrossophobie et celui-ci. Je me suis rendue compte qu’il n’existait pas de comptes pour dénoncer la grossophobie, la fétichisation des corps gros. »

Avec le temps, Marie a appris a repéré rapidement les fétichistes ou les Fat Admirers comme on les appelle. « Evidemment, on a le droit d’avoir des préférences mais c’est quand c’est très radical, qu’on recherche uniquement des femmes grosses que ça pose problème. Les personnes grosses ne sont pas des fantasmes ou des machines à réaliser les fantasmes » lance-t-elle. Shérazade, qui a créé son compte Instagram dans le but d’offrir un espace de partage et de soutien aux personnes concernées explique : « J’aimerais que cessent les micro-agressions grossophobes envers les personnes grosses. Et aussi que l’on arrête de nous considérer comme de simples objets sexuels qui doivent dire oui à qui daignera nous porter de l’attention. »

Le fait que la société concède aux personnes grosses d’avoir une sexualité uniquement lorsqu’elle est fétichisée affecte profondément l’estime et la vision de soi. Les femmes grosses ont une vie sexuelle et non, leur corps n’est pas un fétiche. Etre grosse n’est pas la seule chose qui les définit. « Nous personnes grosses ne sommes pas des lots de consolation, nous aussi choisissons qui aura la chance de partager notre vie que cela soit pour un moment fugace ou une histoire plus ou moins longue. Nous exigeons le droit au respect » conclut Shérazade.

*Le prénom a été modifié

par Marion Dos Santos Clara

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